Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le prolétariat dans le mouvement de transformation des classes sociales.

 

Dans nos textes récents publiés sur Critiques-Grand Large, nous sommes revenus sur la question de la périodisation du Mode de production capitaliste (MPC), lui préférant celle d’une succession de transformations plus ou moins importantes, plutôt que celle d’une division en une période ascendante suivie d’une période de décadence. Nous mettions ainsi l’accent sur le fait que le MPC, pour survivre, doit continuellement innover et  est ainsi un système en perpétuelle transformation. En effet, quand on regarde l’histoire de ce mode de production, il est une succession de découvertes, d’introductions de nouvelles technologies entraînant une modification des processus de travail, de l’organisation des lieux de travail, de la formation de la main-d’œuvre, de la multiplication des statuts liant prolétariat et employeurs (au travers des contrats précaires, des statuts d’indépendants, etc.). Les diverses modifications dans le procès de travail sont donc à la base de la modification dans l’aspect et la composition du prolétariat. C’est sur ces sujets que nous souhaitons revenir dans cette contribution.

Cela implique d’aborder des questions aussi diverses que :

  • Qu’est-ce que le prolétariat ?
  • Les notions de prolétaire et de travailleur productif/improductif ; la question du travailleur collectif ;
  • Le prolétaire est-il toujours un  travailleur salarié ?
  • Le prolétaire est-il toujours un  ouvrier ?
  • La distinction  entre paupérisation et prolétarisation ; la question de la classe moyenne.

 

A ce stade, il est important de dire que, même si des liens unissent ces différentes catégories, elles ne se superposent pas. Un prolétaire n’est pas nécessairement un ouvrier ; un salarié ; un travailleur productif ; un travailleur venant d’une autre classe sociale et en voie de paupérisation. Et il faut donc, pour y voir plus clair, revenir aux définitions de base.

Un élément fondamental dans la définition du prolétariat est bien davantage celui de la perspective globale dans laquelle il s’inscrit plutôt que celui de la catégorie professionnelle d’appartenance. Comment peut-il échapper à l’inhumanité de sa condition ? Comment peut-il échapper à l’exploitation dont il est victime ? Est-ce en montant les échelons hiérarchiques de la classe dominante ou en réintégrant celle-ci ?  Ou sa survie dépend-t-elle de l’abolition des classes sociales  et donc, de tout le mode de production sur lequel il est construit?

 

Qu’est-ce que le prolétariat ?

 Dans la manière dont Marx définit le prolétariat, on trouve deux points essentiels : est prolétaire, celui qui n’a que sa force de travail à vendre et qui est contraint de la vendre à la classe sociale antagonique qui dispose du capital et des moyens de production. D’autre part, est prolétaire, celui qui participe à la production de valeur, et le contrat qui l’unit à l’employeur est celui du salariat. A cette époque,  on pouvait donc mettre un signe d’équivalence entre : prolétaire, ouvrier d’usine ou ouvrier au chômage, salarié. Hélas, les choses ne sont plus aussi simples aujourd’hui et il convient de désintriquer ces différents statuts.

Pour revenir aux fondamentaux, nous avons quatre points essentiels qui se dégagent des définitions que Marx  donne du prolétaire:  

  • Le fait que le prolétaire ne possède rien d’autre que sa force de travail ;
  • Qu’il est contraint de la vendre pour survivre (et n’a rien d’autre comme possibilité) ;
  • Qu’il est exploité dans une forme d’exploitation qui lui fait sentir l’antagonisme total envers la classe dominante ;
  • Que la médiation dans le rapport qui unit prolétaire et capitaliste est le salariat (réel, ou potentiel au travers du chômage).

Ces éléments me semblent importants parce que, même à cette époque, ils permettaient de restreindre la définition du prolétariat et de la différencier de celle de la classe moyenne. Ainsi,  si on ne reprenait que les critères du salariat et de l’exploitation, on pourrait tirer cette conclusion surréaliste qu’en-dehors des directeurs d’usine et des rentiers, tout le monde doit travailler, est salarié et est exploité !  Et donc, tout le monde serait aujourd’hui prolétaire…

Mais  Marx insiste sur un autre critère fondamental qui est celui de la perspective dans laquelle se place le travailleur. Lorsqu’il définit la classe moyenne, il précise : « La classe moyenne, le petit industriel, le petit commerçant, l’artisan, le cultivateur, tous combattent la bourgeoise pour sauver leur existence, comme classes moyennes. Ils ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservateurs ; bien plus, ils sont réactionnaires, car ils cherchent à faire tourner en arrière la roue de l’histoire. »[1]  Et  Marx poursuit : «S’il leur arrive d’être révolutionnaires, c’est qu’ils se voient exposés à tomber bientôt dans la condition des prolétaires, c’est qu’ils défendent non pas leurs intérêts présents, mais leurs intérêts futurs, c’est qu’ils abandonnent la position de leur classe pour adopter celle du prolétariat ».[2] 

Donc, une autre classe que le prolétariat doit lutter pour sa survie, se sent exploitée mais la perspective dans laquelle elle se place, l’issue par laquelle viendra pour elle la fin de l’exploitation, n’est pas celle de la destruction de la société capitaliste. La notion de perspective – comme déjà évoqué plus haut – est donc fondamentale lorsqu’on tente de définir le prolétariat. Ceci place aussi la limite entre réformisme et révolution.

Prolétaire et travailleur productif ; le travailleur collectif :

Souvent, on a associé prolétaire et travailleur productif. Et est productif  le travail  qui  engendre de la plus-value. Néanmoins, ce n’est pas uniquement le travailleur individuel qui produit cette plus-value. Et Marx introduit alors le concept de travailleur collectif. Voici comment il voit les choses : « Quand plusieurs travailleurs fonctionnent ensemble en vue d’un but commun dans le même processus de production ou dans des processus différents mais connexes, leur travail prend la forme coopérative »[3]  « Comme personnes indépendantes, les ouvriers sont des individus isolés qui entrent en rapport avec le même capital, mais non entre eux. Leur coopération ne commence que dans le processus de travail : mais là ils ont déjà cessé de s’appartenir. Dès qu’ils y entrent, ils sont incorporés au capital. En tant qu’ils coopèrent, qu’ils forment les membres d’un organisme actif, ils ne sont  même qu’un mode particulier d’existence du capital. La force productive que des salariés déploient en fonctionnant comme travailleur collectif est par conséquent force productive du capital. (…) Parce que la force sociale du travail ne coûte rien au capital et que, d’un autre côté, le salarié ne la développe que lorsque son travail appartient au capital, elle semble être une force dont le capital est doué par nature, une force productive qui lui est inhérente. »[4]

En développant cette idée de travailleur collectif, Marx insiste sur le fait que c’est le capital qui le crée. C’est-à-dire que les prolétaires individuels ne perçoivent pas nécessairement l’articulation nécessaire de leurs différentes tâches mais le capital, lui, la perçoit. Et Marx insiste également sur le fait que tout ce processus se passe dans un but commun : celui de la production de valeur pour le capital, que cette production se fasse de manière directement perceptible ou de manière indirecte.  

Je pense que ces notions viennent remettre des balises là où notre conception du travailleur collectif et de la production « indirecte » de plus-value devenaient floues, impliquaient « tout ce qui est utile » au capitaliste (la publicité, la formation des travailleurs, les soignants pour remettre les travailleurs sur pied, etc.). Et, tout comme tout le monde pouvait être considéré comme prolétaire si on s’écartait des points de définitions de base du prolétariat, tout le monde pouvait être considéré comme producteur indirect de plus-value en étant englobé dans une définition totalement vague du travailleur collectif.  Ici, Marx recentre l’acte de coopération du travailleur collectif comme étant incorporé au capital et mis en mouvement par le but de la production capitaliste et par le capitaliste.

 

Prolétaire et contrat de salariat :

Marx considérait que le travailleur productif était un salarié. Néanmoins, avec les transformations profondes intervenues au sein du processus de travail, de son organisation ainsi que des compétences parfois très ponctuelles nécessitées par la production, le prolétariat apparaît aujourd’hui comme hétérogène, avec  des statuts beaucoup plus variés.

Jusqu’à peu près la moitié du 20ième siècle, le MPC était partagé entre prolétaires au travail et prolétaires au chômage mais en voie de réintégration dans le circuit du travail. Progressivement, avec l’introduction de technologies nouvelles et la réduction de plus en plus importante de la nécessité de la main-d’œuvre pour produire de la valeur, les chômeurs ont constitué une classe de prolétaires n’ayant plus la perspective de réintégrer les circuits du travail. Parmi ceux-ci, certains ont été poussés à passer du statut de prolétaires salariés à celui d’indépendant, représentant ainsi pour le capital le double avantage de ne plus dépendre des secteurs du chômage et de constituer une main-d’œuvre sans statut, dont le salaire pouvait être décidé de manière totalement aléatoire. En outre, toujours en fonction des besoins de la production, et parce que celle-ci s’avère de plus en plus complexe dans ces procès – en tout cas dans les pays technologiquement développés – le capital fait appel à des travailleurs techniquement très qualifiés, et pouvant participer à la production de valeur sous forme de missions, de contributions ponctuelles. Ces travailleurs ne sont pas salariés mais souvent indépendants, ou appartiennent à des sociétés qui les « louent » pour effectuer certains types de travaux et ils travaillent parfois loin du lieu de la production à laquelle ils participent. Ils constituent la nouvelle figure du travailleur collectif. Ainsi, aujourd’hui, le prolétaire n’est plus nécessairement un ouvrier ; n’est plus nécessairement un salarié. De même, un travailleur indépendant n’est plus nécessairement un petit (ou gros) patron, il peut simplement être un prolétaire poussé vers  un sous-statut.

Prolétariat et classe moyenne ; prolétarisation et paupérisation :

Ceci amène tout naturellement la question de l’appartenance de classe de ces travailleurs en sous-statut, et parfois, au statut d’indépendant.

En parlant de la transformation du prolétariat – que nous appelions autrefois recomposition – nous avions tendance à inclure dans ce prolétariat moderne toute une frange de la classe moyenne. Néanmoins, il me semble important de différencier la paupérisation de la prolétarisation. En effet, si les travailleurs en sous-statuts évoqués plus haut peuvent être considérés comme des prolétaires et se placent dans la perspective de cette classe, il n’en n’est pas de même pour d’autres éléments de la classe moyenne dont la perspective de classe reste celle d’améliorer son standing social et professionnel et donc, de rester dans la perspective de pérennisation du MPC. On peut donc parler, pour ces individus, de paupérisation de la classe moyenne et pas nécessairement de prolétarisation.

Et si cette classe moyenne connait des attaques frontales de ses conditions de vie et de salaire très importantes, on l’a peut-être un peu trop vite considérée comme en voie de disparition. L’appartenance à une classe sociale, comme nous l’avons défini plus haut, ne se fait pas en fonction de la seule exploitation mais bien à l’inscription dans  une perspective antagonique à celle de la classe exploiteuse pour assurer sa survie.

En conclusion :

Pour clore provisoirement cette contribution sur le prolétariat et ses transformations, il est important de remettre en avant la perspective globale de l’action de cette classe sociale, plus que les catégories qui la composeraient.

Perspective inédite puisque c’est celle de la destruction de sa propre classe, du MPC tout entier, comme seul moyen de se libérer de l’exploitation et de libérer l’humanité de la destructivité inhérente à ce mode de production. Elle ne peut s’appuyer que sur  l’action collective et  solidaire du prolétariat, opposée à l’individualisme et au chacun pour soi qui sont l’apanage de la classe dominante.

 

Lejardinier

Juillet 2022

 

[1] Le Capital p. 173

[2] Idem p. 171-172

[3] Idem p. 863

[4] Idem p. 872

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :