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POUTINE EST-IL FOU ?

 

Depuis plus de trois mois, Vladimir Poutine a décidé d’envahir l’Ukraine. Il est fondamental de pouvoir amener des éléments de compréhension sur les images d’horreur, de destructions humaines et matérielles que nous diffusent les médias, ainsi que pour barrer le passage à la mise en récit faite par la classe dominante. Alors, quels sont les personnages de son roman idéologique ?

  • Un malheureux et valeureux président ukrainiens résistant  à
  • un fou paranoïaque, assoiffé de pouvoir;
  • une population unie et déterminée à défendre la patrie ukrainienne face
  • aux barbares russes pressés d’assouvir leur cruauté naturelle ;
  • les « forces du bien », de la démocratie et de la paix, Etats-Unis en tête, et leurs envois massifs d’armes ;
  • Les conséquences tragiques mais inévitables d’inflation, de pénuries, de précarisation. Mais, que voulez-vous, nous sommes en guerre, il faut tout accepter par solidarité…

Si tel est le récit que nous sert la classe dominante, il convient de remettre le conflit en Ukraine dans ce qui l’a produit : le fonctionnement du mode de production capitaliste avec la violence, la concurrence entre blocs impérialistes  et pays, et la crise économique structurelle qui le caractérisent. Le discours idéologique distillé par la classe dominante déclare que son système économique et politique (en l’occurrence, la démocratie) permet de vivre en paix, que celle-ci n’est troublée que par des dictateurs sanguinaires (Sadam Hussein, Kadafi, et maintenant Poutine…). Mais tout cela n’est qu’illusion et la guerre ne s’est jamais éteinte, elle est toujours présente dans l’une ou l’autre partie du monde parce que c’est comme cela que le mode de production capitaliste règle ses conflits d’intérêts. La guerre en Ukraine n'est donc pas un éclair dans un ciel bleu mais bien la manifestation des tensions entre rivaux économiques et impérialistes, tensions qui constituent la toile de fond du fonctionnement capitaliste.

Alors, comment comprendre l’origine de ce conflit ? On peut souligner plusieurs éléments sur le terrain inter-impérialiste. En effet, si le processus de mondialisation économique avait mis au second plan les affrontements entre blocs impérialistes concurrents, l’approfondissement de la crise économique structurelle réactive ceux-ci. Et on peut se demander si nous n’entrons pas dans une nouvelle ère : celle d’une moindre  interdépendance économique et donc, d’un recul de ce phénomène de mondialisation.

Il convient aussi de remettre les choses sur leurs pieds : si nous sommes bien face à un affrontement entre rivaux impérialistes, il ne faut pas oublier que l’affrontement est aussi celui  de deux classes sociales, l’une dominante et l’autre subissant de plein fouet les décisions prises par la première. Comme le disait Paul Valéry : « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ».

Dans ce conflit ukrainien, les enjeux de stratégie impérialiste sont  très importants. Il constitue  une occasion pour deux blocs rivaux de réaffirmer pour l’un, reprendre pour l’autre, leur position dominante sur l’échiquier international. Au-delà d’un conflit entre Russie et Ukraine, il s’agit surtout d’un affrontement entre EU/OTAN et Russie. La stratégie américaine est probablement de faire durer la guerre en Ukraine afin d’affaiblir au maximum l’économie russe en la forçant à poursuivre la guerre et en subissant les sanctions économiques.

Regardons d’abord du côté des Etats-Unis. Depuis les attentats de 2001, ils avaient mis un certain nombre de moyens militaires au service de la lutte contre le terrorisme et s’étaient concentrés essentiellement sur la zone du Proche et du Moyen-Orient.

Déjà, sous l’ère Trump, une accentuation des tensions inter-impérialistes s’était remanifestée, entre autres,  dans les relations entre le concurrent chinois et les EU. D’une certaine manière, Biden poursuit et accentue ce repositionnement. On a assisté à un désengagement au Moyen Orient et on peut se rappeler le départ  précipité des troupes américaines d’Afghanistan. Actuellement, on constate une hausse spectaculaire des budgets militaires,  une volonté du Pentagone de moderniser l’armement et une pression sur les partenaires de l’OTAN pour qu’ils suivent le même mouvement. Clairement, la volonté des EU est de reprendre par la force son statut de première puissance économique et militaire en écrasant, affaiblissant ou muselant ses concurrents.

Un pion sur l’échiquier américain est l’Union européenne. Celle-ci, très dépendante des EU a servi d’attracteur vers sa zone d’influence - donc indirectement aussi celle des EU -  pour plusieurs pays dont l’Ukraine. La stratégie sous-jacente étant de réduire au maximum la zone d’influence russe, en particulier face à un Poutine tentant, lui aussi, de reprendre une place de leader sur l’échiquier international mais nous reviendrons sur ce point.

Pour ce qui concerne l’Union européenne, si un premier mouvement a été celui de l’unité derrière la bannière des Etats-Unis et de l’Otan, les choses semblent se complexifier et nous assistons actuellement à un double mouvement. D’une part, nous voyons une tendance à accepter cette dépendance. Ceci se manifeste, entre autres, par un réarmement de plusieurs pays de la zone européenne ou proche de celle-ci (Allemagne, Belgique, Finlande, Norvège…) avec du matériel américain, ce qui, non seulement est tout bénéfice pour l’industrie d’armement américaine, mais renforce le lien de dépendance et de subordination de l’UE vis-à-vis des EU. D’autre part, cette allégeance à l’Amérique ne semble plus faire l’unanimité. Par exemple, elle est contestée actuellement par une majorité de partis présents au  parlement italien et on peut se demander si cette tendance restera circonscrite à ce pays ou exprime quelque chose de plus profond au sein des pays européens. Il en est de même pour les sanctions économiques prises envers la Russie. Si l’Union européenne a montré son unité dans un premier temps, celle-ci semble se fissurer en fonction des intérêts des uns et des autres (et on peut penser à la position de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Tchéquie face à leur importation de gaz russe).

Regardons maintenant du côté de la Russie. Ici non plus, nous ne sommes pas devant un événement soudain et incompréhensible. Après l’éclatement du bloc soviétique, Poutine a patiemment tenté de reprendre une place de leader incontournable sur l’échiquier impérialiste.

Cette volonté s’était déjà manifestée en Syrie. A la fois partenaire  militaire mais aussi potentiel négociateur dans ce conflit, la Russie affirmait sa volonté d’apparaitre comme celle qu’on ne pouvait contourner dans le règlement des conflits internationaux. De plus, malgré les menaces proférées par les européens et les américains à l’encontre de Bachar El Assad et à son soutien russe, américains et européens sont restés bien impuissants, face à une Russie active.

L’annexion de la Crimée a représenté sa volonté de réaffirmer sa domination territoriale et a ainsi constitué un  nouveau coup de poing sur l’échiquier des équilibres impérialistes.

La guerre en Ukraine est donc une sorte de continuation de la politique initiée avec la Syrie et la Crimée. On peut considérer la guerre  actuelle entre l’Ukraine et la Russie comme un conflit entre Russie et Etats-Unis.

Cette dernière constitue  une sorte de zone tampon entre les forces d’influence de l’OTAN et la Russie. Elle avait manifesté son intention d’intégrer l’Union européenne. La provocation était donc inacceptable pour la Russie et l’attaque de l’Ukraine a constitué la  réaffirmation de  sa zone d’influence et, par la même occasion, la possibilité de s’octroyer un accès intéressant à la mer  Noire.

Mais il est un autre rival impérialiste en embuscade dans ce conflit : c’est la Chine. Et on peut imaginer que la Russie n’est, pour les Etats-Unis, que le hors-d’œuvre. Le véritable adversaire impérialiste, tant sur le plan stratégique qu’économique, est bien celui-là et non la Russie dont l’économie et la force militaire ont montré leurs limites et leurs faiblesses.

Déjà sous l’ère Trump, la Chine était désignée comme le concurrent économique à abattre. Le déclenchement de la guerre entre Russie et Ukraine/EU constituait, pour la Chine, une épine bienvenue dans le pied américain. Elle a d’ailleurs d’emblée utilisé ce conflit en signant des accords économiques et financiers avec la Russie, tout en restant prudemment en observateur, on peut imaginer,  jusqu’à la conclusion du conflit. Les EU ont bien compris ce qui se jouait de ce côté du monde puisqu’ils  tentent d’augmenter leurs actifs dans la zone asiatique, pressent les coréens à retirer leurs investissements de Chine et  poussent ainsi leur pion dans cette zone économique et stratégique concurrente. Et on peut faire l’hypothèse que c’est là que se passera le prochain conflit inter-impérialiste majeur ! Qu’est-ce qui en constituera le prétexte de déclenchement ? La situation à Taiwan ? … Faisons confiance à la classe dominante : elle a l’imagination fertile lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts et de tenter d’y embarquer la classe exploitée…

Alors, justement, qu’en est-il de « l’embarquement » de cette classe exploitée dont le destin est celui de servir de chair à canons ?

Si nous reprenons le roman que nous  présente la classe dominante, nous avons en présence une nation ukrainienne unie et déterminée à mourir pour défendre la patrie et la liberté, et une armée russe tout aussi déterminée, sanguinaire et barbare. Bon… qu’en est-il dans la réalité ?

Le président ukrainien – accessoirement acteur dans une vie antérieure – se présente comme un chef de guerre, en T-shirt kaki et prêt à tout pour défendre la patrie ukrainienne. D’après lui, il serait suivi par une population unie comme un seul homme.

Nous savons que des groupes d’extrême-droite, représentant et prônant l’identité nationale,  ont été intégrés à  l’armée ukrainienne. On peut imaginer que ces groupes sont à la fois le fer de lance de la guérilla urbaine contre les forces russes, mais aussi, sont les instructeurs de fortune des hommes ukrainiens enrôlés de force dans la défense du pays, ainsi que les contrôleurs, sur le terrain, face à ceux qui se montreraient trop tièdes à se battre. Formée en peu de temps, recevant les armes livrées par les américains, une partie du peuple ukrainien a ainsi  été envoyée à la mort pour tirer avec des fusils contre les chars russes.

Nous savons que des mouvements de désertion existent des deux côtés (ukrainien et russe) et que, toujours des deux côtés, des sanctions sévères menacent ceux qui souhaiteraient aller voir ailleurs si la guerre n’y est pas…  ainsi que contre les mouvements d’opposition à la guerre, entre autres, en Russie. Il s’agit là d’un élément important. Puisque, nous le savons, pour faire la guerre, il faut l’adhésion de la population.

Du côté de la classe exploitée européenne si, dans un premier temps, le bombardement d’images horribles l’a quelque peu tétanisée, l’amenant à subir les augmentations anarchiques de prix en partie consécutive des sanctions prises contre la Russie, on peut faire l’hypothèse que cette situation ne va pas durer éternellement. Des conflits sociaux extrêmement importants et violents risquent de se produire. Les problèmes d’approvisionnement en céréales, en énergie, en huile ou autres denrées de base font déjà poindre à l’horizon le spectre de famines de grande ampleur à la fois parmi les parties les plus précarisées du prolétariat européen mais surtout, dans les pays déjà en difficultés économiques, comme les pays africains.

Ceci rouvrirait une perspective de lutte pour une société différente, là où cette guerre en Ukraine plonge le prolétariat européen, russe et ukrainien, dans la passivité la plus totale et l’obligation de défendre les intérêts belliqueux de la classe dominante, s’inscrivant dans la perspective de mort et de destruction qui est celle du mode de production capitaliste.

Certains ont posé la question : qu’aurions-nous fait si nous avions été en Ukraine ? Si on reste dans l’analyse de deux classes sociales aux intérêts antagoniques, il semble évident que l’appel au défaitisme révolutionnaire reste plus que jamais d’actualité. On voit actuellement la classe exploitée souffrir à des degrés divers (que ce soit économique ou physique) et l’affrontement actuel ne sert qu’à montrer clairement l’absurdité de la boucherie guerrière.

 

                                                                                                                             Lejardinier

                                                                                                                             Juin 2022

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